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Si l’on n’est plus que mille, eh bien, j’en
suis ! Si même |
Appellations monoflorales et idées reçues… (1ère partie) Par Paul SCHWEITZER |
En
apiculture comme souvent ailleurs, certaines idées reçues ont la vie dure. Dans
le domaine des analyses des miels, s’il est un mythe qu’il faut absolument
abattre c’est celui d’un lien étroit entre une analyse pollinique et la
composition florale d’un miel. Cette croyance, entretenue même par certains
scientifiques, comme quoi il existe un rapport direct entre le profil pollinique
d’un miel, avec ou sans coefficients de pondération, est une calamité pour les
laboratoires. Non seulement une analyse pollinique n’a le plus souvent qu’une
très lointaine corrélation avec l’origine florale d’un miel, mais il n’existe à
l’heure actuelle aucun moyen pour en connaître l’origine florale précise !!!
Ainsi, je lis dans une conférence sur le thème des pollens et de la
mélissopalynologie consultable sur Internet : « …Grâce à des calculs (à partir
du % de pollen et d’un coefficient – NDLR), on peut donc déterminer la quantité
de chaque nectar dans un miel issu de plantes différentes… ». Mais que
faudra-t-il faire pour qu’on arrête de diffuser et de croire à de telles
billevesées ?
Le miel peut avoir deux origines botaniques très différentes. D’une part, le
nectar secrété par certaines plantes à fleurs et, d’autre part, le miellat
produits par des aphidiens lequel est lui-même issu de la sève élaborée de
végétaux. Or, ni le miellat ni le nectar ne contiennent de grains de pollen à
l’état natif. Le nectar est une sécrétion sucrée produite par des cellules ou
des tissus plus ou moins spécialisés, les nectaires.
Initialement, il ne contient pas de pollen, mais va éventuellement en capturer.
La sève élaborée qui circule dans le phloème ne contient bien évidemment pas de
pollen non plus. Le pollen qui se trouve dans le miel est donc toujours le
résultat d’une « contamination » qui survient à posteriori. Ce n’est pas un
marqueur initial des nectars ou des miellats, mais un marqueur secondaire qui
peut avoir de nombreuses origines.
L’origine
du pollen présent dans les miels
Les nectaires floraux sont toujours situés au fond du calice floral. L’accès au
nectar met obligatoirement les butineuses en contact direct avec les étamines
lesquelles perdent une partie de leur pollen qui est capturé par la pilosité de
l’abeille. Ce mécanisme qui permet la pollinisation entomophile est le résultat
d’une longue coévolution entre les angiospermes et les insectes. On suppose que
des grains de pollen tombe dans le nectar.
Cette chute du pollen dans le nectar est probable, mais n’a d’ailleurs jamais
été réellement démontrée. Mais, supposons qu’elle est réellement lieu, ces
grains de pollen vont-ils réellement se retrouver dans le miel ? Les petits
grains de pollen, oui ! Les gros non ! En aspirant le nectar l’abeille agit
comme un filtre et les gros pollens qui y sont présents ne se retrouvent pas
dans son jabot. Et comme, en plus, en général, les plantes produisant des petits
grains de pollen en produisent beaucoup alors que celles qui en produisent des
gros le font avec beaucoup de parcimonie. L’ action conjuguée de ces deux
phénomènes a donc une première conséquence. Les miels produits à partir de
nectars de plantes dont le pollen est petit et abondant sont riches en pollen,
ceux produits à partir de plantes dont le pollen est gros sont pauvres en
pollen. Quant aux miellats, au moment de leur récolte par les abeilles, ils ne
contiennent pas de pollen si ce n’est les quelques pollens atmosphériques qu’ils
auront éventuellement capturé.
Le nombre de grains de pollen présents dans les miels est donc très différent
selon l’origine florale du miel. Des miels monofloraux expérimentaux ont été
étudiés afin d’établir le nombre de grains de pollen moyen présent par type de
miel. Les résultats sont très variables et vont de quelques centaines voire
dizaines de grains par gramme de miel pour des espèces stériles comme le
lavandin à plusieurs millions pour certaines borraginacées comme les cynoglosses
ou surtout les myosotis.
Le
mythe des coefficients de correction
L’idée n’est, à priori, pas mauvaise, mais l’histoire des sciences nous montre
qu’il faut se méfier des « à priori » et des apparences. N’avons-nous pas
l’illusion que le Soleil tourne autour de la Terre !!! Le nombre de pollen
présent dans des miels monofloraux expérimentaux permet l’établissement de
coefficients. Ces derniers sont ensuite utilisés pour calculer à partir d’une
simple analyse pollinique la composition florale d’un miel. Voici le type même
de calcul qui est effectué (encore trouvé sur Internet) : Avec la conclusion
suivante (je cite) : « …bien que possédant 19 fois plus de pollen de
châtaignier, ce miel, par l'application du coefficient pollinique, se retrouve
avec seulement 16 % de nectar de châtaignier contre 84 % de tilleul… ». Au
risque d’en blesser certains, ce type de démonstration est malheureusement
complètement absurde et dans l’exemple ci-dessus, il n’est pas impossible que le
miel ne contînt peut-être pas le moindre gramme de châtaignier. Ce type de
raisonnement trompe les apiculteurs qui trompent eux-mêmes leur clientèle
lorsqu’ils utilisent de tels résultats pour leur donner la composition de leur
miel.
De nombreuses raisons expliquent facilement le dysfonctionnement complet de la
méthode. Les principales sont liées à l’écologie et au comportement de
l’abeille, aux techniques apicoles elle-même et aux mathématiques. L’étude des
pollens présents dans les miels monofloraux expérimentaux n’est pas conforme à
la réalité du terrain où il existe toujours une compétition interspécifique
entre les différentes espèces susceptibles de fournir du nectar et/ou du pollen
aux abeilles. Cette compétition est liée d’une part à l’attractivité des espèces
visitées par les abeilles et au comportement de l’abeille avec certainement une
part de hasard. Tous les apiculteurs qui récoltent du pollen ont déjà remarqué
que certains jours deux ruches voisines donc nécessairement placées dans le même
environnement récoltent des pollens de couleur complètement différente. Bien que
cela soit invisible, il en est sans aucun doute de même pour le miel. Le pollen
que l’on retrouve dans le miel est la résultante de toute cette compétition. Il
provient également d’espèces qui n’ont été visitées que pour le pollen. C’est
évident pour les espèces qui ne sécrètent pas de nectar comme les papavéracées,
les cistacées, la « reine des prés » (Filipendula ulmaria) pour ne citer que les
plus connues. Cela l’est beaucoup moins pour les espèces qui peuvent sécréter du
nectar mais qui, à un moment donné, ne peuvent être visitées que pour du pollen
qui, malgré tout, va se retrouver dans le miel. Le profil pollinique des miels
est donc modulé par de très nombreux facteurs. La richesse de la fleur en pollen
et les dimensions de ses grains de pollen en est un ainsi que la présence dans
les miels de pollen récolté en pelotes.
Les miellats qui ne contiennent pas de pollen issu de la plante mère contiennent
des éléments qui signalent leur présence : pollen anémophile, spores de mycètes,
filaments de mycélium, asques, algues vertes provenant du support, suies et
particules atmosphériques. Si la présence de ces éléments indicateurs de miellat
comme on les appelle renseigne bien sur la présence ou l’absence de miellat dans
un miel, on ne peut en tirer aucune conclusion directe sur la composition de ce
miel en miellat. Dans notre laboratoire, nous avons montré que l’abondance en
éléments indicateurs de miellat dépend en grande partie de la qualité de l’air
et de l’environnement général des ruches(1).
Par ailleurs, la possibilité de capture de pollen exogène par les nectars n’a
jamais été réellement évaluée, mais certains résultats de laboratoire laissent
penser que ce phénomène peut quelquefois exister. Il s’agit toujours alors de
pollen présent en abondance dans l’atmosphère. Dans le domaine de la
comptabilité des pollens, il ne faut pas non plus oublier que les abeilles
récoltent du nectar sur les fleurs femelles de certaines espèces monoïques ou
dioïques qui ne peuvent contenir de pollen puisque ces fleurs sont par nature
même uniquement femelles. Pour les espèces dioïques, c’est le cas des saules
mais également de certains érables, du houx, de la bryone dioïque, du kiwi… Des
espèces monoïques sont visitées par les abeilles comme le « concombre d’âne »
(Ecballium), certaines bryones, le melon…
Ne contiennent également pas de pollen les nectars secrétés par des nectaires
extrafloraux (certaines fabacées, le merisier…). Enfin, dans le domaine de
l’écologie et du comportement de l’abeille, l’abeille récolte quelquefois du
nectar à partir de perforations réalisées par des apidés sauvages (bourdons). Il
est vrai que des espèces devenant de plus en plus rares, il est de plus en plus
difficile d’observer ce phénomène qui existe par exemple chez les
caryophyllacées.
L’apiculture et ses pratiques modifient profondément le profil pollinique d’un
miel. On pense surtout à la transhumance, mais, tout échange de cadre, de
matériel introduit du pollen dans une ruche. Lorsque le châtaignier est bien
implanté dans une région, on trouve, dans les miels, son pollen toute l’année y
compris dans les miels récoltés avant la floraison du châtaignier. Ce pollen
provient des années antérieures. Des miels de sapins d’une grande pureté
monospécifique confirmée par de la physico-chimie de l’analyse sensorielle
contiennent quelquefois 90 % de pollen de colza et beaucoup de miels de lavande
contient surtout du pollen de châtaignier !!! L’extraction du moindre cadre
contenant du pollen en pelotes introduira de grande quantité de ce pollen dans
les miels. Dans les nombreuses régions où l’on cultive le colza, certains miels
de robinier faux-acacia d’une grande pureté monoflorale confirmée par de la
physico-chimie (profil des sucres en particulier) peuvent contenir quelquefois
plus de 80% de pollen de colza alors qu’ils ne contiennent, en réalité, pas de
miel de colza du tout. Et j’évoquerai ici que pour mémoire les techniques
extractions traditionnelles encore fréquemment utilisées en Afrique
subsaharienne par exemple où certains miels contiennent autant de pollen que de
miel. L’analyse pollinique n’a alors plus aucun sens. Avec cette théorie des
coefficients, on pourrait calculer de la même façon la composition floristique
de la gelée royale puisque cette gelée contient du pollen, ce qui prouve bien
que, dans la ruche, le pollen est partout !!!
De plus et malheureusement, les biologistes sont souvent de piètres
mathématiciens et ceux qui ont proposé l’utilisation de ces coefficients ont
tout simplement oublié une chose pourtant simple c’est que zéro multiplié par
n’importe quoi çà fait toujours zéro. On ne peut donc pas attribuer un
coefficient à un produit qui ne contient aucun pollen de l’espèce qui l’a
produite car quel que soit le coefficient qu’on utilise, on trouvera soit zéro
soit un nombre divisé par zéro c’est-à-dire l’infini !!! Lorsqu’on trouve dans
un miel de lavande 90% de pollen de châtaignier ou dans un miel de sapin 80 % de
colza l’application de coefficients va donner des résultats significatifs en
miel de colza ou de châtaignier dans le sapin ou la lavande alors qu’il y en a
zéro. Et cela fonctionne d’autant moins que ce n’est pas 2 espèces de pollen que
l’on trouve dans les miels mais souvent plusieurs dizaines. Dans un autre ordre
d’idées, c’est avec le même genre de calculs que l’on estimait quelquefois, il y
a 50 ans, la composition en sucres d’un miel avec une simple mesure de pouvoir
rotatoire. Le développement de la chromatographie qui permet aujourd’hui
d’établir de façon précise le profil des sucres des miels montrent que tous ces
calculs antérieurs étaient complètement faux. L’histoire continue avec les
prétendus coefficients polliniques pour calculer une composition florale de
miels.
Une analyse pollinique n’est pas faite pour déterminer la composition d’un miel.
C’est une « empreinte pollinique » de la ruche qui donne, dans une certaine
mesure, des informations sur l’origine botanique et géographique des miels mais
également sur le travail de l’apiculteur. Ces informations sont toujours à
interpréter avec une très grande prudence. L’analyse pollinique utilisée dans le
dessein de rechercher une origine géographique est une science très difficile
qui dans le contexte actuel de mondialisation et de réchauffement climatique est
en perpétuelle évolution et qui demande une documentation permanente. Utilisée
dans le but de donner une appellation à un miel, c’est un élément parmi d’autres
(physico-chimie, sensoriel) et ce n’est d’ailleurs pas toujours le plus
important. Dans le Concours Général Agricole, aucune analyse pollinique n’est
demandée pour les miels de fleurs, de forêt, de châtaignier, de lavande, «
d’acacia »… L’analyse sensorielle et le contrôle de certains éléments
physico-chimiques sont suffisants. Dans le domaine des appellations florales, on
préfère d’ailleurs de plus en plus explorer d’autres voies, certainement plus
performantes, comme l’analyse en composantes principales (ACP) basées sur de la
physico-chimie associée à de puissants outils mathématiques et informatiques ou
bien encore la spectrophotométrie dans l’infrarouge proche (Near Infrarouge)
dont les résultats sont prometteurs. Cette question nous emmène vers celles des
appellations monoflorales qui est un problème beaucoup plus complexe que l’on
croit. Elle sera abordée le mois prochain…
Paul SCHWEITZER
Laboratoire d’analyses et d’écologie apicole
© CETAM-Lorraine 2008
(1) Paul SCHWEITZER, Monika KRAWCZYK – La réponse est dans le miel in « Abeille de France », septembre 2006
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