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Souvenirs d’une apiculture révolue par L.H. et D. GANTER (68) |
Mon
grand-père né en 1873 était un apiculteur passionné. Je l’ai toujours vu soigner
ses abeilles avec un grand calme ou les observer de longs moments devant son
rucher.
Avant la guerre, il avait une centaine de ruches dans son jardin de la montagne
verte, dont quelques-unes appartenaient à deux copains et deux au pasteur. Les
trois compères s’entendaient bien et passaient des heures entières à discuter
d’apiculture. Le pasteur venait de temps en temps faire une visite de courtoisie
et s’informer si la récolte de miel s’annonçait bonne, il repartait avec un
verset biblique approprié !
Les abeilles passaient l’hiver à la montagne verte où grand-père les nourrissait
si nécessaire, c’était l’occasion pour moi de goûter le sirop de sucre que je
trouvais fort bon.
En mai, première transhumance vers Reichstett où les champs de colza, de
moutarde et les acacias étaient en fleurs. Certaines années étaient décevantes,
car il pleuvait en pleine floraison. Je vois encore la fierté de ma grand-mère
qui me vantait le délicat parfum du miel d’acacia et sa consistance crémeuse.
Reichstett n’étant pas très loin de Strasbourg, le voyage des abeilles se
faisait bien entendu en voiture hippomobile. On faisait autant d’aller-retour
que nécessaire. Au début de l’été, elles partaient pour Oberhaslach chez un
autre collègue apiculteur. Elle voyageaient en train jusqu’à Urmatt, remontaient
le vallon de la Hazel en voiture à ridelles, tirée par des boeufs, pour refaire
le chemin en sens inverse avant l’hiver.
En
1933, mon grand-père acheta un petit lopin de terre situé au-dessus de Muhlbach
sur Bruche en lisière de forêt. Avec ses copains, il construisit un long rucher
en planches goudronnées, auquel ils accolèrent une chambrette à l’arrière,
destinée à la récolte du miel. La porte était munie d’un guichet par lequel on
passait les rayons qui disparaissaient dans la centrifugeuse.
Voilà donc notre apiculteur chez lui, mais la transhumance resta toujours aussi
compliquée. La veille du départ, grand-père fermait les trous d’envol lorsque
tout ce petit monde était rentré et très tôt le matin, les premières ruches
étaient chargées sur la voiture d’un voiturier de la montagne verte, jusqu’à la
gare de marchandises.
Là, un wagon à bestiaux était réservé, on y empilait soigneusement les ruches et
lorsque après d’innombrables va-et-vient tout était en place, on enfermait le
grand-père avec ses abeilles dans le wagon ; il devait surveiller si aucun
insecte ne se hasardait à sortir de sa ruche, car le wagon était accroché à un
train de voyageurs.
Arrivé à la gare de Lutzelhouse, on décrocha le wagon, on déverrouilla la porte
et le déchargement pouvait commencer. Les collègues, donc celui de Reichstett
avaient voyagé en compartiment voyageurs.Gross Tony, un paysan de Muhlbach
attendait déjà avec sa voiture tractée par ses b?ufs. Il fallait traverser tout
le village jusqu’à la route de Grendelbruch, là, un chemin forestier rentrait à
droite, mais à la lisière de la forêt, on ne pouvait plus continuer.
Il fallait porter deux ruches sur une civière pendant 50 mètres, sur un petit
sentier bordé à droite d’un talus herbeux au-dessus d’un champ et à gauche
délimité par du fil de fer barbelé. La largeur était de 50 cm environ, drôle de
sport, surtout s’il avait plu la veille et que l’herbe était glissante. Des
hommes se relayaient à la civière, sans une plainte, on retournait à la gare
autant de fois que nécessaire. Grand-mère avait préparé le casse-croûte et moi
j’allais en forêt remplir un broc à une source pour préparer les abreuvoirs des
abeilles. On disposait quelques bassines remplies d’eau avec des bouchons qui
faisaient office de radeaux pour les insectes.
Enfin, toutes les ruches étant en place, on pouvait ouvrir les trous d’envol,
quelle nuée et quel bourdonnement.
Du printemps jusqu’en automne, nos week-end se passaient à Muhlbach car par la
suite mes grands-parents construisirent un modeste chalet sur le petit terrain.
Que de voyages les samedis après-midi, on partait sacs au dos transportant des
seaux de miel vides à l’aller, pleins au retour. Nous n’habitions pas près de la
gare et le miel est lourd, il fallait gagner les tartines.
En
1939, nous étions à Muhlbach lorsque la guerre a été déclarée et Strasbourg
évacuée. Nous sommes restés dans le petit chalet sans le moindre confort et cet
automne les abeilles ne sont pas rentrées à la montagne verte. Grand-père les a
soignées et bien couvert les ruches, mais l’hiver était très rude ; la première
neige est tombée fin octobre, elle a enfin disparu fin avril. Les abeilles ne
purent pas sortir en février, il y eut une hécatombe. Pendant deux semaines,
grand-père ne parlait plus, il portait le deuil de ses protégées. Les ruches
étaient affaiblies et il a fallu du temps pour que les colonies se repeuplent.
Par la suite, il n’a plus atteint la centaine de ruches, il lui en restait
peut-être la moitié. Pendant la guerre, il était difficile d’obtenir le sucre
pour le nourrissage, il était contingenté et il fallait laisser beaucoup de miel
de fleurs dans les ruches pour leur survie.
Pendant la guerre, mon grand-père avait un autre souci. Il ne supportait pas les
allemands (mauvais souvenirs de son service militaire chez les prussiens) mais
encore moins les nazis. Ceux-ci embrigadaient chacun et mon grand-père avait du
mal à refuser une activité malgré son âge. Un jour, il revint tout content d’une
réunion des apiculteurs, il avait trouvé l’échappatoire. On cherchait des
apiculteurs bénévoles pour surveiller les ruchers et intervenir en cas
d’épidémies.
Il accepta ce poste et fut chargé du canton de Strasbourg campagne. On
l’envoya à Fribourg en Brisgan pour un stage de quelques jours. Il revint avec
le titre ronflant de « Bienensachverstandiger » (spécialiste des abeilles) et un
diplôme flanqué d’une croix gammée. Le diplôme n’existe plus, mais grand-père a
beaucoup appris sur les maladies des abeilles. A Fribourg, il a fait la
connaissance du professeur Geinitz, un homme charmant qui leur faisait les
cours. Ce monsieur était chargé des recherches dans la section apiculture
(Bieneninstitut Freiburg). Les deux hommes ont sympathisé, le professeur Geinitz
haïssait les nazis et ceci lui a coûté cher ; il a été envoyé au front russe
d’où il n’est pas revenu et ceci en 1944.
Il est venu plusieurs fois chez nous, homme simple, cultivé, excellent musicien,
passionné par ses recherches, il a beaucoup appris à mon grand-père. Jusqu’à la
Libération, mon grand-père sillonnait la campagne à vélo, allant d’un rucher à
l’autre, conseillant les uns, soignant les abeilles chez d’autres, il se rendait
utile dans un domaine qu’il aimait et les nazis le laissaient tranquille.
Au printemps 1943, mon grand-père est tombé malade, il ne pouvait plus s’occuper
de ses abeilles, en juin il y a eu essaim sur essaim. J’en ai attrapé un avec
mes 18 ans, mais celui qui devait s’occuper du rucher n’a rien fait, il a gardé
l’essaim que j’avais enfermé dans une ruche et c’est ainsi que se termina la
passion de mon grand-père, lui-même est mort avant Noël.
Pour moi, il reste des souvenirs de piqûres brûlantes, mais également de
merveilleux parfums de cire et de miel, de délicieuses tartines et de pains
d’épices que confectionnait ma grand’mère, mais le plus important c’est
certainement l’amour de la nature. On m’a appris toute petite à la respecter et
à la protéger bien avant que le mot écologie n’existe.
L.H. et D. Ganter (68)
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